J’ai beaucoup regardé les comportements de chevrettes avec leurs faons; j’ai regardé et je regarde encore les comportements de mères, moi comprise, avec leurs enfants; je regarde maintenant avec attention les comportements de Magie avec Babylone. Et puis j’ai lu « C’est pour ton bien », d’Alice Miller (1), un livre extraordinaire qui remet en cause toute l’éducation des enfants, dans nos sociétés occidentales en tous cas. Tout cela s’enchevêtre et donne à réfléchir…
Les faons de chevreuil restent cachés dans la végétation 90% de leur temps quand ils sont petits. Leur mère ne va les rejoindre que toutes les 4 à 6 heures. Ils se lèvent et tètent quelques minutes, pendant lesquelles leur mère leur lèche les fesses et avale consciencieusement tout ce qui en sort, de la même façon qu’elle avait avalé le placenta et la poche amniotique juste après la naissance. Puis les petits faons suivent leur mère pendant une demi-heure / trois-quart d’heure. Ils tètent de temps en temps, se font lécher souvent, en se présentant devant leur mère qui s’arrête de brouter et les lèche, plus tard en venant eux aussi lui lécher le museau. Il me semble bien n’avoir jamais vu de marque d’agressivité d’une chevrette envers ses propres faons, en tous cas pas tant qu’ils sont petits. Quand ils sont fatigués, ils vont se cacher dans la végétation et y attendent la prochaine visite de leur mère.

photo Jemo : http://www.image-nature.com/forum/viewtopic.php?f=73&t=7738&start=0
Quand Babylone est né, j’ai retrouvé le placenta et la poche amniotique dans le box: Magie n’a rien mangé du tout. Par contre, elle a dû le lécher consciencieusement, puisque je l’ai trouvé sec et doux comme une peluche toute neuve. Quand Babylone était couché, elle restait juste à côté, la tête au dessus de lui. Et dès qu’il bougeait, elle le collait et le pinçait souvent. Je suppose que c’est parce que ça la stressait, ce petit qui allait n’importe où, alors qu’elle ne voulait pas le lâcher d’une semelle, surtout quand quelqu’un entrait dans son espace. Dès qu’il se déplaçait, elle le collait et le pinçait de temps en temps. Petit à petit, ce fort besoin qu’elle avait de le garder tout près a diminué, et au bout d’une dizaine de jours, c’est lui qui ne pouvait plus décoller d’elle et qui la rattrapait dès qu’elle s’éloignait. Un mois après, ils s’éloignaient de plus en plus l’un de l’autre, mais s’inquiétaient toujours quand ils ne se voyaient plus. Elle ne le lèche jamais. Tout au plus se grattent-ils parfois mutuellement comme des chevaux adultes peuvent aussi le faire, avec les dents. Quand il se met à téter, en général, elle lui pince les fesses, est-ce parce qu’il lui pince les tétines ?

Quelle différence ! Le jour et la nuit. Et quelle matière à réflexion sur les comportements maternels, y compris humains ! Il semble que quand une femme (ou une femelle d’une autre espèce de mammifère) donne naissance à un (des) petit(s), elle est normalement dans un état physiologique qui la prépare à cet immense appétit qui va subitement apparaître avec les bouleversements physiques de l’accouchement. Un appétit de quelque chose qui doit ressembler à un nouveau-né. Mais quand on sait comment certaines femelles se « volent » ou adoptent des nouveaux-nés, quelquefois même d’une espèce différente, on se dit que ce « quelque chose » n’est pas nécessairement le petit qui est sur le point de naître.


Ensuite, toutes les femelles de mammifères n’élèvent pas leurs petits de la même façon. La preuve avec l’exemple des chevrettes et des juments. Ces « méthodes d’élevage » fonctionnent toutes, et on peut s’extasier devant la nature qui est si bien faite. Mais qu’on y réfléchisse un peu: si les espèces qui pratiquent ces différentes méthodes existent, c’est que ça fonctionne, car, dit autrement, si ça ne fonctionnait pas, ces espèces auraient disparu…
(1)- Alice Miller. C’est pour ton bien. Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant. Aubier, 1985.